Rubrique : MORT
Lettre à Madame la Mort..... Auteur : Mel     origine : l'écho du village
Onéreuse Madame la Mort, 
C'est en toute humidité que je vous adresse ce courrier, consciente que l'attention que vous daignerez consacrer à sa lecture risque fort de perturber le cours de votre impressionnante et inlassable activité. Mais je ne doute pas que vous saurez bien rattraper le léger retard délibérément provoqué par mes soins. En bonne ouvrière, soucieuse d'abattre le travail dont vous vous fites, depuis le début des temps, l'artisan unique et acharnée.
Je tiens à vous faire part, Madame, de mon vif mécontentement à propos des points que je vais sans plus tarder vous expliciter. Ils concernent, cela ne sera pour vous nullement une surprise, les résultats parfois très contestables de votre besogne.
Je débuterai par pur égoïsme, en vous rappelant le jour ou vous fauchâtes, alors qu'il n'avait que deux ans, le cochon d'Inde de ma petite soeur Clarisse. C'était un animal très doux et très affectueux que nous avions toutes les deux, d'un commun accord, baptisé "Fleur de Lotus" Il raffolait de laitue que nous lui donnions et gloussait de contentement lorsque nous caressions longuement son pelage soyeux. Souvent, il venait se pelotonner au creux de notre giron, puis s'endormait en toute confiance, sachant qu'alors nul péril ne pouvait subvenir.
Or un matin de novembre, tandis qu'elle s'apprêtait à saluer son adorable petit compagnon, ma gentille Clarisse eut la désagréable surprise de le trouver gisant sur la sciure de sa cabane. Fleur de Lotus, d'ordinaire si vif, si empressé de répondre aux stimulations sonores et tactiles de ma soeur, s'avérait être tout ce qu'il y a de plus mort. Pourtant la veille, il se portait comme un charme.
Vous imaginez l'indescriptible tristesse qui s'empara d'une enfant de sept ans, ainsi que l'embarras dans lequel vous me mites. Explications et consolations furent nécessaires et croyez moi ce n'est pas chose aisée pour une grande fille comme moi. Nous donnâmes au terme d'un rituel aussi solennel que larmoyant, une sépulture décente à la dépouille de l'infortuné cochon d'Inde. Une petite croix de bois indique toujours à l'heure qu'il est près du noyer de Pépé le lieu exact de l'inhumation.
Vous m'excuserez encore, Madame, pour le second point que je vais évoquer, de ne me préoccuper d'abord que de ce qui me touche au premier plan. Soyez assurée, cependant que ma conscience et ma sensibilité ne se limitent pas à mon seul univers. J'y viendrai. Mais procédons par ordre.
Ma voisine de palier, Mme Langre avait un fils de quinze ans. Je précise bien avait car comme on dit pudiquement, il n'est plus. Antoine se trouva fort promptement emporté dans la fleur de l'âge, par une méningite foudroyante dans l'après midi du 31 mai. Je trouve cela révoltant pour plusieurs raisons :
- à 15 ans on a autre chose à faire que de mourir (inutile de vous lister toutes les occupations que l'on peut avoir à cet âge)
- je lui avais promis de l'emmener faire de la rando en Auvergne. D'une part vous m'empêchez de tenir ma promesse (ce qui m'est un affront terrible) et d'autre part vous brisez le rêve d'un jeune garçon méritant
- vous plongez ma charmante voisine dans le plus profond désarroi et son chagrin (auquel s'ajoute le mien) m'est une chose insupportable
Bien entendu il existe des dizaines d'autres raisons mais c'est un livre qu'il me faudrait alors vous écrire.
Enfin je souhaitais remettre en cause cette idée reçue selon laquelle nous serions tous égaux devant vous, Madame. Je m'insurge devant une pareille ineptie et vous soupçonne d'être assez corrompue jusqu'à la faux. A moins qu'il y ait des degrés dans l'égalité, ce qui serait un formidable paradoxe. A tout le moins, certains sont moins égaux que d'autres.
Pourquoi Antoine et non pas Pinochet ? Pourquoi des enfants palestiniens, israeliens (ou autres) et non les abrutis qui leur font gober des couleuvres ? pourquoi les Iraquiens et non les assassins de la Maison Blanche ? Là encore je pourrais citer des dizaines d'exemples.
C'est sans doute en vue de l'esprit, une lubie de ma part, mais j'ai l'impression que les salauds s'en sortent mieux que les braves gens. Aux innocents les mains pleines dit-on. Pleines de quoi, je vous le demande.
Je ne vous ennuierai pas plus longtemps (je sais que vous avez pas mal de boulot) Toutefois j'aimerais juste vous faire une petite suggestion : et si vous passiez aux 35 heures, vous aussi!!! Peut-être cela nous ferait-il des vacances...ou du moins un plus long répit.
Sur ce je vous laisse, en espérant vous rencontrer le plus tard possible.
Veuillez agréer, Madame la Mort, l'expression de ma plus grande inimitié.
PS Ne vous avisez pas de rôder autour de ma petite soeur

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