Récit 2 – Souvenirs d’enfance.

Mai 1968, fut effectivement une période tourmentée surtout pour nos parents, je reviendrai sur ce mois difficile un peu plus tard.
Mon enfance, c’est plein de souvenirs. Des dizaines de prénoms qui sonnent encore à mes oreilles plus de 40 ans plus tard. Des personnes qui, pour certaines  ont pris un dernier train pour rejoindre le ciel, d’autres dont je n’ai plus jamais entendu parler et certaines qui ressurgissent de temps en temps, histoire d’échanger quelques souvenirs…
Avant 1960, je n’ai que peu de souvenirs. Nous habitions une maison sur une grande avenue rouennaise. Mes parents avaient l’habitude de prendre l’air sur le pas de la porte assis dans des fauteuils en osier. Maman tricotait, papa fumait et tous deux discutaient.  Je jouais auprès d’eux sur le trottoir. Un jour, je me souviens que le passage d’un cortège de mariés a déclenché leurs larmes. Je n’ai jamais vraiment su le fin mot de l’histoire.
Un jour que Maman était partie faire quelques courses, j’étais seule avec mon père. Depuis peu, Dame Télévision était entrée dans ma vie. Mon père dont la jambe était plâtrée regardait un match de foot. Je jouais près de lui à la poupée. A un moment il a voulu se lever pour aller aux toilettes et pour faciliter son passage, j’ai poussé le petit fauteuil qu’il s’apprêtait à enjamber. Mon geste le déséquilibra et mon père s’étala de tout son long, le plâtre n’avait pas supporté. Il nous fallut attendre le retour de Maman pour qu’il soit tiré d’affaires. Mais j’étais inconsolable, consciente du haut de mes 4 ans d’avoir provoqué sa chute. Je ne fis pas bon accueil à la poupée que Maman m’avait ramenée ce jour là, était-ce à cause de cette peur que j’avais eu ou à cause de la couleur de la poupée : une jolie poupée noire toute frisée vêtue d’une robe en madras colorée. Ce dont je me souviens parfaitement c’est que cette poupée n’a jamais été mon amie.

La maison que nous louiions était située près d’un ruisseau,  et la cour était souvent le repaire des rats. Je me souviens avoir assisté de la fenêtre du 1er étage à une chasse au rat décidée par mon père. Sa seule arme était une brosse à pavés. Maman et moi avions peur, mais courageusement il en a éliminé plusieurs. Je n’aimais pas trop cette vieille maison, mais j’y étais bien entre mon père, ma mère et mes deux plus jeunes frères, Jacques et Jean. Fin 1960, il nous a fallu partir de cette maison vouée à la destruction. Mon père refusa la maisonnette hlm qui nous était proposée pour un motif dont je n’ai pas connaissance. Alors le temps passant, nous fumes obligés de prendre le 1er appartement que se présentait : un F4, au 4ème étage d’un immeuble sans ascenseur, tout en haut d’une petite commune en lisière de forêt. Cela représentait pour Maman dont les jambes n’ont jamais très bien fonctionné une épreuve difficile. Pour mon père, il lui fallait désormais prendre le bus pour se rendre à son travail sur le port de Rouen. Chaque matin à 5 heures quel que soit le temps, six jours par semaine, il descendait la longue côte pour atteindre l’arrêt du bus sur la place de l’église. « Dans son vieux par-dessus râpé, il s’en allait l’hiver l’été dans le petit matin frileux mon vieux » oui Papa c’était presque mot pour mot la chanson de Guichard, sauf que lui il n’était pas du genre silencieux. Il parlait fort, beaucoup, il était apprécié et connu comme le loup blanc.
L’école maternelle, je n’ai pas connu. Papa dont les vacances étaient toujours en septembre, a bien tenté de m’y emmener. Mais je hurlais si fort qu’au bout de quelques jours, j’avais gagné. Je resterai avec Maman à la maison.
Notre appartement était coquet. Maman avait découvert le chauffage central et toutes les pièces étaient chauffées ce qui pour nous était un grand luxe. Plus besoin de ces gros édredons sur les lits. Mais la chaudière marchait au charbon et le charbon il fallait descendre le chercher dans la cave. Ah les charbonniers Duboc qu’est ce qu’ils me faisaient peur avec leur gros sac de charbon sur le dos et leur figure toute sale.
C’est en allant prendre du charbon à la cave que nous avons rencontré Lucien, notre plus proche voisin. Voyant la difficulté rencontrée par Maman pour monter les deux seaux de charbon, il proposa son aide spontanément. Sa femme Marcelle devint vite une amie pour Maman. Ce couple avait trois filles Françoise, Liliane et Marie Claude.
Je ne sais plus très bien en quelle année exactement est décédée ma grand-mère paternelle mais je pense que je devais avoir moins de six ans. Je me souviens de cette petite bonne femme tout de noir vêtu avec son petit chignon gris derrière la tête. Elle s’appelait Angèle, elle était silencieuse. Elle est venue quelques jours dans notre appartement au début de notre arrivée. Elle avait dormi dans la même chambre que moi.
Très vite mon frère Jacques est parti à l’armée, à Dijon dans l’aviation. Je ne suis pas certaine d’ailleurs qu’il soit une seule fois monté dans un avion… Il avait une fiancée, Monique, que j’aimais beaucoup. Elle était jolie.
Mon frère Jean avait sa chambre à côté de la mienne. Bien vite, les murs furent recouverts de photos des idoles de cette époque : Nancy Holloway, Lucky Blondo, Apaches, les spoutniks etc. Il aimait la musique et rêvait d’avoir une guitare. Parfois il ouvrait pour moi une grande valise remplie de petites voitures miniatures (à faire pâlir d’envie les collectionneurs d’aujourd’hui) et je me retrouvais tantôt au volant d’un berlier, tantôt au volant d’une cadillac. Mon frère avait dix ans de plus que moi et je l’aimais beaucoup. Dans sa chambre, il y avait un meuble bien étrange. Une planche de bois sur laquelle les médecins parisiens avaient décidé qu’il devrait se coucher plusieurs heures par jour pour redresser son dos déformé. Il y avait aussi posé sur ce meuble un étrange corset qu’il devait porter aussi souvent que possible pour la même raison. Souvent il était triste et maman pleurait de le savoir malheureux.
Au bout de plusieurs mois de ce traitement barbare, aucune amélioration n’étant apparue, tout cet attirail fut retiré de la chambre et petit à petit mon frère retrouva le sourire. Il garda toujours cette épaule plus basse d’un côté et cette vilaine bosse dans son dos. Il aimait blaguer et jouait maintenant de la guitare.
Mon frère Jacques dès son retour du service militaire s’est marié avec Monique. Ce devait être en 1961 je crois. Je me souviens d’un repas très simple chez mes parents et du tailleur bleu de ma belle sœur. Le bleu sa couleur préférée, je crois.
Puis je fus bien obligée de quitter les jupons de Maman pour entrer à l’école. Un seul moyen pour m’y rendre : mes petites jambes car ici dans ce quartier simple personne n’était véhiculé et tous les enfants se rendaient à l’école à pied. Je fus confiée aux grandes du quartier. L’école primaire accueillait les enfants de 6 à 14 ans à cette époque. Je partais donc le matin avec les filles de Marcelle, Christine, la voisine du 2ème, Danielle la voisine du 3ème et tous les autres enfants de mon âge. C’était une véritable colonie d’enfants qui partaient tous ensemble. Le soir, nous revenions également tous ensemble et nous nous arrêtions parfois dans la rue de la Fontaine pour boire de l’eau à la pompe, bien qu’on nous ait affirmé qu’elle nous mettrait des grenouilles dans le ventre.  De la porte du balcon, maman guettait mon arrivée afin de préparer mon goûter souvent composé de pain beurré, de deux gros carrés de chocolat à croquer et d’un verre de lait. Parfois le beurre était remplacé par de la confiture et le lait par un bon chocolat chaud crémeux et onctueux.
L’appartement sentait la cire, tout y était méticuleusement rangé à l’exception du tricotage en cours de maman posé sur la chaise qu’elle venait de quitter.
Dès mon gouter terminé, Maman reprenait son tricotage et moi j’allais dans ma chambre pour faire mes devoirs. Mais avant un rituel s’imposait. Je demandais à chaque personnage de ma chambre s’il avait passé une bonne journée. Ainsi Rémy, mon ours préféré et Isabelle, ma poupée recevaient un baiser. Toto lui, l’ours mal aimé, recevait très souvent une fessée car bien sûr il avait été méchant avec ses frères et sœurs en mon absence. Rémy était un ours marron d’environ 45 cm. Ses fesses avaient reçu tellement de couches de pommades qu’elles étaient devenues toutes lisses, son œil droit avait été recollé des dizaines de fois et son bras gauche maintes et maintes fois recousu. Mais je l’aimais tendrement (je l’ai toujours).

Fin de la seconde partie.