Récit 3 – Souvenirs d’enfance.

J’aimais faire mes devoirs et j’avais la chance de bien apprendre. Chaque année, avait lieu la distribution des prix. Je me souviens de la fierté de mes parents, invités à monter sur l’estrade auprès du maire, de la directrice de l’école et des autres parents des meilleurs élèves. Je me souviens de cette année ou j’ai reçu le prix d’honneur. Pour l’occasion Maman m’avait acheté dans une petite boutique spécialisée pour les enfants, une jolie robe à carreaux rouge et noir. Mon frère Jean, lui en récompense m’avait offert ma première montre. J’étais heureuse, mais à la fois je n’aimais pas les regards en coin des copines qui n’avaient rien. Cela me gênait de recevoir autant de beaux livres et qu’elles n’aient rien… J’étais, je pense, une enfant gentille, sensible.
Nous habitions un quartier populaire, on dirait aujourd’hui une cité, et tous les enfants de mon quartier n’avaient pas la même chance que moi. J’étais pour beaucoup d’entre eux considérée comme une enfant unique, trop gâtée. Il faut dire que mes parents m’avaient eu tardivement, 47 ans pour Papa et 41 pour Maman, alors oui c’est vrai je ne manquais de rien, et ça faisait des jaloux bien sûr. Ce que ces enfants de famille nombreuse ne savaient pas c’est que moi je les enviais d’avoir des frères et des sœurs du même âge qu’eux pour jouer. Par contre je n’enviais pas les aînées qui dès la sortie de l’école devaient aider leur mère débordée aux tâches ménagères.
J’ai souvent eu à supporter les brimades des envieux, des méchancetés gratuites. Tout cela pour moi était difficile à supporter et entrainait bien souvent des crises de larmes que Maman savait, avec douceur, faire passer. Deux filles étaient particulièrement méchantes avec moi, Catherine et Dominique. La première avait un malin plaisir à me pincer la peau du nez entre ses ongles et de tourner sauvagement pour me faire saigner quand à la deuxième bien que nous arrivions ensemble de l’école, elle pressait le pas un peu avant d’arriver et se cachait dans le recoin du hall d’entrée pour me surprendre et me frapper. Je ne me défendais pas, je pleurais seulement. Si Maman en parlait avec leurs mères, celles-ci répondaient que je l’avais surement cherché. Jamais je ne me suis méfiée d’elles jusqu’au jour ou lassée de ces méchancetés, j’ai attendu Dominique dans un coin et lui est asséné une gifle magistrale en lui disant « Maintenant tu sais ce que ça fait » Pendant quelques années nous ne nous sommes plus beaucoup adressé la parole, elle ne m’a pas manquée…

Petite, j’étais gourmande (enfin je le suis toujours) et j’étais un peu plus ronde que les filles de mon âge. Déjà les reflexions commençaient. Il y a eu celle de Marc mon meilleur copain avec qui je jouais des heures aux légos qui a rétorqué à sa mère qui disait on va finir par les marier, ah non elle est bien trop grosse ! Mon cœur a explosé car j’aimais bien Marc, nous nous entendions bien et je ne savais pas qu’il pensait cela de moi. Une autre fois, Lili, qui allait devenir plus tard la femme de mon frère Jean, arrivait dans une volkvagen coccinelle avec l’un de ses amis et alors que je me précipitais pour lui dire bonjour, elle a dit Tiens voila la grosse Dondon. Nouveau coup au cœur.  On disait de moi elle est jolie mais potelée, c’est dommage et toute mon enfance a été bercée avec ce handicap. Je dis aujourd’hui avec certitude que cela ne sert à rien de faire ce genre de remarque sinon à complexer et mettre mal à l’aise la personne qui n’a rien demandé. Ce ne sont donc des reflexions qui n’enrichissent personne. A cause de mes complexes, je suis passée à côté de tout un tas de chose qui aurait surement fait mon bonheur. Un exemple : J’aime l’eau et je n’ai jamais appris à nager car il aurait fallu que je porte un maillot de bain. Dans les soirées ou les fêtes je jouais la potiche seule dans mon coin car j’étais la plus grosse celle qu’on invite pas, celle qu’on évite toujours avec gentillesse. Un cœur humain pèse en moyenne 360 g, je peux vous dire que mon cœur a bien souvent été plus lourd que cela.
Même si cela a pesé sur mon enfance, je n’étais pas traumatisée au point de ne pas être une enfant gaie et insouciante. J’aimais bien aller en forêt avec les grandes chargées de nous garder. Je me souviens de ce jour ou Christine, qui en avait assez de s’occuper de Sylvie la petite sœur de Dominique, a décidé de lui mouiller sa culotte pour avoir le prétexte de la ramener à sa mère en faisant croire qu’elle avait fait pipi.
Chaque année au 14 juillet, notre village était en fête. Le corso fleuri était un défilé de chars (bien souvent des tracteurs) recouverts de fleurs en crépon fabriqués par tous les bénévoles volontaires. Nous en faisions parfois à l’école, tout le monde participait et le jour venu la fanfare précédait les chars accompagnée des majorettes en veste rouge, jupe plissée blanche et bottes blanches à lacets. Des volontaires se déguisaient pour parader sur les chars. Pas moi, je n’aimais pas me montrer. C’est comme ça que Marie Claude l’une de mes voisines de quelques années plus âgées, une enfant plutôt turbulente et espiègle, a fait une chute spectaculaire en voulant effectuer une pirouette sur le char en marche. Elle a terminé dans les bras du médecin qui a du recoudre son arcade sourcilière. Un peu plus loin une jeune enfant recevait dans les mollets un pétard allumé lancé par des jeunes en état d’ébriété. C’était comme ça les 14 juillet de mon enfance, après la parade commençait le bal au son des accordéons. Celui-ci était interrompu le temps pour nous de voir le ciel Bondevillais s’illuminer des mille feux lancés par les artificiers. Tout le monde applaudissait criant « oh la belle rouge, oh la belle bleue » et après le bouquet final, flonflons et accordéons repartaient de plus belle jusqu’à une heure avancée de la nuit.
En 1966, le 4 juillet j’étais demoiselle d’honneur au mariage de mon frère Jean. Robes blanches cousues par maman avec un gros nœud bleu en velours pour toutes les demoiselles d’honneur. J’étais fière d’être là, j’aimais beaucoup mon frère qui épousait Lili qui donc devenait la belle sœur de la grosse dondon. Eh oui, même si je ne lui en ai pas vraiment voulu, je n’ai jamais oublié ses paroles, la preuve j’en parle encore. Il y a des paroles dites parfois avec légèreté qui laissent des cicatrices. En février 1968 naissait Ludovic mon neveu. Quel bonheur Tata a à peine 12 ans. J’étais fière, car aucune copine n’avait ce privilège. Ludovic était un beau bébé bien blond, j’aimais bien le promener et lui donner son biberon. Le sujet libre de ma prochaine rédaction était tout trouvé. J’ai rédigé un poème et obtenu une excellente note et le plaisir de voir ce poème, que j’avais pris soin d’illustré grâce au faire part de naissance, affiché au mur de la classe pendant plusieurs mois.
En 1968, j’étais en 6ème j’avais 12 ans et j’ai effectué ma communion après 4 années de catéchisme. Nous allions tous ou presque au catéchisme, c’était comme ça. Les deux premières années je les ai faites avec l’abbé Claude à l’église puis les deux années suivantes chez une dame qui nous recevait le jeudi matin, elle s’appelait Mme Brugel et habitait l’immeuble face au passage à niveau. Nous aimions bien Mme Brugel, elle était douce et gentille et la séance se terminait inévitablement par un bonbon. Le 26 mai exactement, j’ai revêtu mon aube blanche et munie d’un cierge blanc j’ai reçu l’hostie devant toute ma famille réunie. Pour l’occasion Maman avait réservé au restaurant. La fête avait bien commencé. Nous étions deux familles dans une même salle séparées par des paravents. Un peu avant le dessert, mon père a eu la mauvaise idée de s’intéresser d’un peu trop près aux fêtards d’a coté en s’arrêtant pour les écouter chanter. L’un d’entre eux l’a bousculé provocant la fureur de mon frère René qui était aussi mon parrain, ancien boxeur au sang bouillonnant, qui a immédiatement envoyé la riposte. Les paravents ont sauté, le personnel du restaurant s’est affolé, il a fallu calmer tout le monde mais la fête n’y était plus. Lorsqu’il a fallu que je me rende chez le photographe j’étais si tendue que le pauvre Monsieur Lebouc n’a pu faire aucun cliché intéressant, une séance supplémentaire dans la semaine… a été nécessaire. Ce n’est pas le seul mauvais souvenir de ma communion, en mai 68 nous étions en pleine révolution et rien n’allait plus en France comme je l’ai déjà dit précédemment. Nous n’avions pu nous procurer aucunes fleurs et le restaurateur avait du changer le menu en dernière minute car il n’avait pas pu s’approvisionner en conséquence. De plus il a fallu que Maman utilise son charme et sa diplomatie pour qu’il accepte de nous servir le soir, il avait peur que la bagarre recommence. Le repas du soir a eu lieu dans le calme mais nous avions tous une appréhension, bien sûr.

Bien charpentée comme l’on dit, il me fallait éviter les écarts, je l’ai fait mais j’étais toujours un peu ronde. Cela ne déplaisait pas à tous, car vers 13 ans j’ai vite remarqué les regards intéressés des garçons de plus de 16 ans. J’ai donc pris un peu confiance en moi sans toutefois tomber sous leur charme. Le premier qui a fait battre mon cœur s’appelait Hervé, c’était en 1969 pendant les vacances avec ma cousine à Saint Malo. Hervé était arrivé avec ses parents dans une superbe traction noire. Il avait un pantalon à taille haute noire et une chemise rouge. Il était brun, mignon et fumait la pipe. Je ne l’ai jamais oublié. Sa tente de camping était plantée à quelques mètres de la notre, ces vacances ont été formidables, nous avions rencontré tout un tas de jeunes de notre âge ou un peu plus âgé, c’était l’insouciance de la jeunesse, Johnny chantait « Que je t’aime » A plusieurs reprises Hervé a bien essayé de me prendre la main mais j’ai toujours décliné, je n’étais pas prête pour ça, alors au bout de quelques jours, Hervé est sorti avec Nadia et ça m’a fait mal. Et puis la fin des vacances est venue pour Nadia, le flirt s’arrêtait là. Hervé m’a relancée, j’ai résisté. C’était un bon copain, c’est tout … Ensemble nous avons exploré les grottes de Saint Servan, nous nous sommes perdus dans les dédales des blockhaus où nous n’aurions jamais du entrer. On a beaucoup rit, on a échangé nos adresses, (nous n’avions pas le téléphone) on s’est juré de se revoir. Hervé avait l’espoir que plus tard j’accepterais de sortir avec lui. Puis il est parti et le soir de son départ il a glissé sa pipe dans la poche de ma veste et il m’a dit « je viendrai la chercher un jour » J’ai accepté un baiser furtif et je ne l’ai plus jamais revu… Qu’est-il devenu ? A chaque fois que je suis revenue à Saint Malo, l’une des villes françaises que je préfère, mes pensées ont été vers lui. Ce mois de vacances en 1969 dans cette charmante ville avec toute une petite bande d’ami(e)s, heureux et insouciants est l’un des meilleurs souvenirs de ma jeunesse.

Fin de la troisième partie.